37ème Festival du Court Métrage de Clermont-Ferrand

Le plus grand temple mondial du court métrage a ouvert ses portes en rendant un vibrant hommage aux victimes et aux survivants de l’attentat qui a visé Charlie Hebdo. Le Festival n’a pas dérogé à sa grande liberté d’expression et aucun film ne fut retiré de la programmation. Des dizaines de milliers de festivaliers de toute confession et de toute culture ont déambulé à travers Clermont-Ferrand pour rejoindre les 18 salles dédiées à l’occasion. Et la piscine !

Plusieurs thématiques ont jalonné cette édition : la Chine, la Palestine, les 30 ans de Canal + et du Festival Européen du Film Court de Brest, la carte blanche à la Nederlandse Filmacademie d’Amsterdam qui a formé des cinéastes comme Jan de Bont (Speed), Dick Maas (Amsterdamned) ou Paul Verhoeven (Basic Instinct …) ou le vélo. 24 films ont démontré qu’il est bien présent dans la cinématographie actuelle et passée de Jacques Tati aux Frères Lumière, de Louis Malle à nos belges Patar et Aubier. Quelques expos lui furent également consacrées dont une était particulièrement pertinente, installée dans un atelier d’autoréparation de vélos tenu par la toute jeune association Un Guidon dans la tête.

Mais en février, il n’est pas aisé d’être motivé à faire du vélo d’un lieu à l’autre du Festival. Aussi, le Festivalier paresseux peut juste rester à l’intérieur de la Maison de la Culture et y voir les trois compétitions officielles : Internationale, Française et Labo (un autre regard sur notre monde). Soit 169 films ! Je l’ai fait…

Comme chaque année, plusieurs Jurys participent aux séances et attribuent près de 25 prix. Chaque section a son prix du Public. C’est un des prix les plus convoités, parce qu’il est octroyé par les abonnés du Festival qui ont donc vu la plupart des films. Ils ne peuvent le remettre qu’à la fin de la semaine ce qui rend le prix plus juste et plus honorable.

Au palmarès, le Prix du Public International est allé à PERE (photo) du tunisien Lotfi Achour. C’est une histoire étrange qui arrive à un chauffeur de taxi de Tunis qui prend en charge une jeune femme sur le point d’accoucher. Le premier hôpital étant complet, une course contre la montre s’engage afin que la naissance n’ait pas lieu dans le taxi. Au bout du compte, alors que Hédi est un père de famille sans histoire, la jeune femme dira que le bébé est de lui. C’est une comédie dramatique qui met l’épouse du chauffeur dans une situation ambigüe tantôt épouse ne sachant plus quoi penser, tantôt mère comprenant le geste de la jeune femme visiblement mal entourée. Le film a également reçu la Mention spéciale du Jury.

Le Prix du Public Labo a consacré la coproduction hongro-anglaise S de Richárd Hajdú. C’est un documentaire qui a profondément bouleversé les spectateurs du Festival. Le réalisateur parvient à s’immiscer avec son cadreur et son preneur de son dans la vie d’une jeune femme de l’est qui a été chassée de chez elle parce qu’elle était enceinte. Sur les conseils d’une amie qui lui parle de Londres, elle quitte tout pour s’y installer et rencontre Stan. Malheureusement pour elle, c’est un manipulateur machiste et violent et pourtant elle parvient à voir en lui des qualités et, paradoxalement, un côté protecteur auquel elle semble tenir aveuglément. Il devient très rapidement son mac et l’amène à se prostituer pour ramener de l’argent dont il profite en le jouant au casino. Mais, Jana, persuadée qu’il s’agit d’une situation temporaire, nous explique avec beaucoup de persuasion son optimisme dans la vie. Lors du générique de fin, le public apprendra que quelques mois après le tournage, la jeune femme fut retrouvée dans un canal de Londres probablement victime d’un client alors qu’elle était à nouveau enceinte.

En regardant le lien http://www.dailymotion.com/video/x2glez9 où le réalisateur nous raconte sa méthode de travail, nous sommes immanquablement interpelés par la notion de «documentaire». Ce film a également reçu une Mention spéciale du Jury Labo.

Du côté de la compétition française, c’est GUY MOQUET qui a comblé le Public auquel s’est joint le Jury avec son Prix Spécial. Cette courte fiction d’une trentaine de minute de Demis Herenger observe les échanges entre jeunes issue de la communauté noire d’une banlieue. L’un d’eux doit son surnom à la fameuse lettre que Nicolas Sarkozy envoya à lire dans toutes les écoles de France en hommage au jeune otage français de Châteaubriant assassiné en octobre 1941. Guy est amoureux de Ticky et souhaite l’embrasser comme au cinéma au milieu de l’étang du quartier. Ses copains se moquent gentiment mais le cousin de la fille l’avertit clairement que ce n’est un acte à prendre à la légère. C’est une comédie de mœurs qui pose un regard assez amusant et réaliste sur les valeurs des jeunes adultes face aux femmes et à la relation amoureuse, tantôt machos fiers et arrogants, tantôt doux comme des agneaux.

S’il est question ici essentiellement de fiction et de documentaire, l’animation n’est pas en reste. C’est d’ailleurs dans cette branche que la Belgique s’est le mieux distinguée notamment au travers de jeunes talents issus de l’Ecole de la Cambre.

Le Prix du Meilleur Film d’animation international est allé à une production irlandaise. SOMEWHERE DOWN THE LINE est réalisé et animé par Julien Regnard, accompagné à l’animation par Pascal Giraud. Ces deux français ont fait leur écolage dans la prestigieuse école de Bruxelles et démarrent sur les chapeaux de roue avec un film qui raconte la ligne de vie d’un jeune garçon qui devient adulte puis vieillard, et cela en ne quittant presque pas la voiture dans laquelle se passent querelles de parents, répétition de l’Histoire, moments d’amour... et retrouvailles.

Dans le palmarès international, en descendant d’une ligne, on trouve un autre lauréat pour le Prix du Meilleur film d’animation francophone. C’est à nouveau La Cambre qui est à l’honneur. Le fraîchement émoulu Bruno Tondeur s’est vu sélectionné avec son film de fin d’études DEEP SPACE.

Cette histoire rocambolesque d’un jeune spationaute qui débarque sur une planète inconnue à la recherche d’un être intelligent a fait rire les 1400 spectateurs de la Salle Cocteau. Le spationaute se trouve confronté à des animaux copulateurs étranges et dangereusement subversifs au point de faire tourner la tête au jeune héros. C’est sans compter sur sa pugnacité à honorer la tâche qui lui est confiée.

Pour rester chauvin jusqu’au bout, toujours dans la compétition internationale, le Prix Canal + ne pouvait pas passer à côté d’un petit bijou d’humour bien dosé. DE SMET de Thomas Baerten et Wim Geudens est une coproduction entre les Pays-Bas et la Belgique et met en scène trois frères, célibataires endurcis et bien rodés pour le rester. Mais, un jour, une jolie voisine s’installe en face de chez eux attirant le regard d’un des DE SMET. Fatalement, cela introduit un déséquilibre dans l’ordre établi qui ne peut rester sans réaction. C’est finement joué et la chute est réjouissante.

Evidemment, le palmarès est le reflet des subjectivités des différents Jurys. Il n’est pas rare qu’on ait quelques regrets mais j’ai trouvé que celui-ci était plutôt raccord avec mes sensations. J’ai été particulièrement sensible au film de la française Aude Léa Rapin TON CŒUR AU HASARD. Il obtint le Grand Prix National, la Mention spécial du Jury pour son comédien principal Jonathan Couzinié et le Prix de la Meilleure Interprétation pour Julie Chevallier. C’est un film sur la solitude, le manque, la maladresse et l’amour. C’est une fiction et pourtant on se croirait dans des images prises sur le vif. Un jeune gars un peu paumé boit des bières dans sa camionnette sur le parking d’un restoroute. Il s’apprête à y passer la nuit. A deux mètres, une employée qui a terminé son service s’apprête à reprendre son véhicule. Sans conviction. Entre les deux va s’installer un climat de séduction et de méfiance. Elle résistera un temps puis capitulera. Trop heureux de sa réussite, le jeune homme fera le gamin.

Pour conclure, j’aimerais citer un film absent du palmarès qui a eu le mérite de soulever quelques débats d’après-séances. PRENDS-MOI est un film « en avance sur son temps » où il est question d’assistance sexuelle pour des personnes handicapées. Cette fiction admirablement mise en scène avec juste ce qu’il faut de pudeur sans pudibonderie est l’œuvre d’Anaïs Barbeau-Lavalette et de André Turpin (Canada, Québec). Il place un employé d’un centre pour handicapés face à ses valeurs et ses limites lorsqu’en accompagnant un couple dans une chambre spécialement conçue pour la relation sexuelle, ils lui demandent de les aider à faire l’amour.

A une époque, où les débats sur la prostitution font parfois rage, il semble qu’un tel film apporte de l’eau au moulin d’une réflexion qui doit se faire tout en nuance.

Clermont-Ferrand est le festival de la liberté parce que le court métrage permet encore cette liberté.

www.clermont-filmfest.com

Geschreven door THIERRY ZAMPARUTTI