38ème Festival du court métrage de Clermont-Ferrand

Avec une semaine de décalage par rapport à son calendrier habituel et des congés de Carnaval en avance, le Festival de Clermont-Ferrand a dû se conformer aux exigences sécuritaires d’une France en état d’urgence prolongé. €27.000, c’est le coût que l’organisation Sauve qui peut le court métrage risque de devoir assumer seule pour avoir dû protéger d’une hypothétique agression les lieux phares de la fréquentation c’est-à-dire la Maison de la Culture et ses 1700 places ainsi que le Gymnase Jean et Honoré Fleury et son Marché du Film. En quelques années, la progression du nombre de films envoyés au Festival fut telle qu’il avoisine les 8.000 courts métrages en provenance de 124 pays. Sans oublier, que malgré l’atmosphère particulière qui régnait, plus de 160.000 entrées furent comptabilisées. Cela valait certainement quelques vigiles pour montrer une sécurité renforcée mais on n’a point vu d’inquiétude chez les festivaliers qui firent consciemment ou non un véritable bras d’honneur à ceux qui voudraient générer une quelconque psychose.

Dans son éditorial, Jean-Claude Saurel, le président du Festival soulignait l’importance que revêt le Festival en s’opposant à toute forme d’obscurantisme, en étant une « sentinelle de l’inacceptable » grâce à son potentiel d’accueil du monde entier avec « tolérance, curiosité et ouverture d’esprit ». C’est là que le court métrage prend tout son sens. Il peut provenir des zones les plus liberticides, il parvient à passer entre les mailles des filets de la censure. Il nous propose chaque année un état des lieux des multiples sociétés qui enrichissent notre monde multiculturel portant à notre connaissance les dessous des combats, la richesse humaine entre adversaires théoriques, la condition des femmes et des enfants, la rigueur supportée par les marginaux, les différentes facettes de l’amour, tout cela et bien d’autres choses vécues de par le monde. Il est étonnant d’observer avec quelle rapidité certains réalisateurs peuvent monter une petite équipe et nous raconter une histoire forte en une vingtaine de minutes, et, à l’inverse, de constater que d’autres préméditent des films durant des mois et font le parcours du combattant avec une production et coproduction plus classiques mais de plus en plus complexes. Avec l’aboutissement de leurs œuvres, les auteurs montrent que ce sont avant tout des équipes techniques et artistiques qui survivent comblant leurs besoins propres avec une économie précaire et néanmoins de plus en plus créative.

Cette gageure est en principe suivie d’une lutte plus ou moins dure pour être diffusé. Aussi, les quelques 400 films programmés au Festival ne peuvent résumer à eux seuls la densité de ce qui restera sur le carreau par ailleurs. C’est pourquoi, il est important que ce genre de manifestation puisse exister sous toutes les formes pour tous les formats. Ce qui n’est pas une évidence quand les politiques publiques n’y voient pas l’intérêt supérieur pour notre société. Or, il en va de l’avenir pacifique des générations futures grâce aux pas qu’elles font pour aller l’une vers l’autre avec des films qui portent les réalités et les interprétations de nos sociétés.

Pour combler la curiosité sans cesse grandissante du public clermontois de 3 ans à pas d’âge, le Festival propose une programmation éclectique qui prend en considération les plus petits et la sensibilité des plus grands qu’il met même en garde lorsque certaines images déroutantes, trashs ou gore pourraient les heurter. Plusieurs thématiques sont abordées lors de chaque édition. On notera pour cette fois l’hommage rendu aux 30 ans de la FEMIS, une des prestigieuses écoles françaises de cinéma,  au cinéma suédois, à Canal +  et sa Collection annuelle dédiée cette année à Charlie Hebdo et à la liberté d’expression, aux films spatiaux sujets de tous les fantasmes ou encore à l’Afrique représentée dorénavant dans toute sa globalité.

Il faut également signaler que la Belgique fut très bien représentée et que cela n’avait rien d’anecdotique puisqu’elle prit quelques places dans le palmarès. 

A Géométrie Variable de Marie-Brune de Chassey, étudiante à l’Ecole de la Cambre de Bruxelles, fut récompensé du Prix Orange.  Son film d’animation fut choisi par les internautes parmi les six concurrents d’un concours en ligne. En quatre minutes vingt, elle nous emporte dans un film très poétique et graphique aux multiples techniques. Un petit régal musical sur l’espace, la relation homme-animal et enfant-adulte.

Dernière porte au sud de Sacha Feiner (photo) remporte le Prix du Meilleur film d’animation dans la Sélection nationale (en raison de la coproduction française). Il s’agit de l’histoire assez touchante d’un enfant à deux têtes isolé du monde extérieur par sa mère surprotectrice. L’animation est réalisée de manière traditionnelle en marionnettes et nous invite à pénétrer dans l’univers particulier d’un obscur mensonge dont l’enfant ne sortira pas indemne.

Troisième film national à illustrerle palmarès, Réplique d’Antoine Giorgini cumule trois récompenses : le Prix Egalité et Diversité, une mention spéciale de la Presse nationale Télérama et un premier Prix d’Interprétation pour Eddy Suiveng à qui le réalisateur offre son premier rôle. Il joue dans cette production franco-belge un gamin genre grande bringue qui s’apprête à passer une audition pour entrer dans une école d’Art Dramatique. Mais malheureusement son complice et ami qui doit lui donner la réplique est introuvable et le stress le gagne dans un crescendo constant dévoilant son naturel bad boy peu engageant.

Pour rester dans les prix décernés aux films français ou coproduits avec la France, il y a Ennemis Intérieurs de Sélim Azzazi qui signe avec son premier film un véritable bijou sous haute tension. Alors qu’un homme souhaite obtenir la nationalité française, son interlocuteur, un fonctionnaire précis et sans égard, s’introduit dans l’intimité de sa vie par des questions de plus en plus intrusives. Le rapport entre les deux hommes se tend et l’enjeu respectif de part et d’autre les confrontent jusqu’à un point de non retour. Il obtient le Prix Etudiant et les 28 minutes du film ont profondément touché le public qui lui attribua également son Prix.

Le Prix spécial du Jury ainsi que le Prix du meilleur film d’animation francophone sont allés au dernier court métrage de Céline Devaux qui réédite avec ce dernier Prix l’exploit déjà réalisé au Festival en 2013. Le Repas Dominical nous raconte en un tout petit quart d’heure les us et coutumes d’une famille qui se réunit chaque dimanche. La réalisatrice a certainement observé avec beaucoup de finesse le déroulement de ces repas hautement colorés et animés ou, à l’inverse, issus de traditions devenues ennuyeuses. Le portrait qu’elle en dresse ne se contente pas d’être illustré par une animation tout à fait personnelle et parfois au vitriol mais aussi par la voix off du comédien Vincent Macaigne qui survole littéralement le sujet grâce à une mise en intonation assez incongrue mais efficace.

Le Grand Prix consacre un autre premier film. Les Amours vertes de Marine Atlan, c’est un chemin initiatique, c’est l’éducation affective d’une jeune fille à peine adolescente. Le film est presque documentaire. La gamine, jeune majorette,  s’entraîne ardemment dans sa troupe où elle côtoie des jeunes et aussi des adultes. C’est l’âge des discussions entre copines, des comparaisons, des crâneries. On évoque le cours sur la reproduction, le préservatif et les envies de mariage. Et puis, vient la représentation du petit copain fantasmé sinon qu’il est d’un autre âge. Une très belle et sensible vision des premiers émois.

Du côté du Jury International, le Grand Prix ne dément pas l’intérêt des premiers films. Le chilien Alvaro Anguita signe le scénario et la réalisation de Las Cosas Simples (Les choses simples) où une fonctionnaire vivant avec sa mère atteinte de la maladie d’Alzheimer tombe sur la soudaine opportunité de soulager sa charge quotidienne. Après avoir rencontré un vieil homme perdu, ignorant jusqu’à son nom, elle parviendra à l’introduire dans la maison familiale en le faisant passer pour son père. Le stratagème fonctionnera assez rapidement à merveille mais ce sera sans compter la famille de l’écervelé qui finit par le rechercher. C’est un film tout en tendresse sur l’avenir de nos « vieux » et sur la relation enfants/parents quand les plus âgés deviennent dépendant des plus jeunes.

Le Prix spécial du Jury ne s’éloigne pas des sentiments familiaux sinon qu’ici trois frères devenus adultes se retrouvent pour reprendre la pose d’une photo prise dans la baignoire lorsqu’ils étaient gosses. L’enjeu est de l’offrir pour l’anniversaire de leur mère. Ce film austro-allemand Die Badewanne (La baignoire) de Tim Ellrich montre à quel point l’univers spontané, jouette et insouciant de l’adolescence semble bel et bien oublié à l’âge adulte où tout devient plus difficile, influencé par les rancœurs  accumulées silencieusement, par les chemins de vie respectifs et par une fraternité diluée avec le temps.

Quant à Madam Black du néo-rélandais  Ivan Barge, le film s’octroya les faveurs du Prix du Public. Il faut lui reconnaître une bonne dose d’humour noir, de comédie bien assumée et d’une histoire d’amour sous-jacente qui prend peu à peu et aura tendance à nous charmer. C’est tout ce qu’il fallait pour pardonner au conducteur qui écrasa le chat noir d’un jeune garçon et lui inventa l’excuse rocambolesque qu’il était parti en voyage. Le chauffard dut assumer son histoire et rendre compte de ce long voyage en mettant en scène d’incroyables cartes postales.

Enfin, dans la compétition Labo, dont le niveau moyen semblait moins élevé que lors de la précédente édition, retenons l’autre Prix du Public récompensant le français Antoine Delacharlery. Ghost Cell est une production de la célèbre structure Autour de Minuit naguère éditrice du regretté magazine cinéma Repérages. L’œuvre est saisissante. Paris est vue sous une forme inédite totalement effroyable et onirique à la fois. Les rues, les ouvrages d’art, les bâtiments, tout prend une apparence fantomatique, visuellement comme lorsque l’on voit un acarien agrandi au plus puissant des microscopes. C’est inénarrable. On se promène à travers la capitale et on plonge dans un univers artistiquement parallèle au nôtre.

Pour connaître le palmarès complet, je vous invite à vous rendre sur www.clermont-filmfest.com
 

Geschreven door THIERRY ZAMPARUTTI