Colette Braeckman & Thierry Michel over Denis Mukwege

Momenteel te zien in de bioscoop, na vertoning op de filmfestivals van Mooov en Docville onder meer de indrukwekkende documentaire over Denis Mukwege, de dokter die in het Congolese Kivu verkrachte vrouwen in ere herstelt. Hieronder de integrale weergave van het interview dat Filmmagie had met de makers.

Filmmagie: J’ai adoré le film, c’est magnifique. Est-ce que vous avez essayé de trouver une balance entre la beauté du paysage, de la nature, la cruauté des faits des barbares et le courage des femmes?

Thierry MICHEL: Je voulais montrer d’abord que c’est une région magnifique, le paradis sur terre, par son climat, la montagne, le lac, les plaines et les forêts. On a une variété invraisemblable. On a voulu rendre hommage à cette beauté parce qu’on parle toujours du Kivu, mais on montre rarement ce paysage. Ce paysage est fondateur aussi pour Denis Mukwege, le docteur. D’ailleurs on avait même précisé la saison. Il fallait la filmer pour avoir la plus belle lumière possible. Mukwege m’avait beaucoup parlé de comment ça avait formé son enfance. C’est son paysage dans lequel il a vécu. Je crois que chacun porte un paysage en lui-même. Et on ne voulait pas axer le film sur seulement le tragique qu’elles ont vécu, mais aujourd’hui, la résilience, la résistance. En effet, c’est trouver cet équilibre entre ces trois. Même si la colonne vertébrale du film est le docteur.

FM: Un film sur les femmes, mais aussi sur l’absence des hommes. Les guerriers sont presque absents. Un moment donné, le docteur se demande où sont les hommes.

Colette BRAECKMAN: C’est parce que les hommes sont touchés. Quand on porte atteinte aux femmes, on les viole souvent en public et devant les maris, les hommes de la communauté. C’est une attaque physique et morale contre la femme, mais ça détruit les hommes aussi. Le docteur dit: « Les hommes sont frappés d’impuissance. » Ça les casse. Parce qu’ils ne peuvent rien faire. S’ils disent quelque chose, ils sont tués sur place. Les hommes quittent le village. Cela joue quand même au Kivu, le machisme, les hommes sont un peu machos. C’est pour cela que le docteur veut secouer les hommes. Pour qu’ils prennent leur responsabilité.

T. MICHEL: C’est vrai. Les hommes sont peu présents dans le film. Et les acteurs de toutes ces atrocités n’y sont pas. Sauf à un moment donné. Il y a une séquence que l’on peut physiquement les voir, c’est quand ils rendent les armes. Ils sont dans le film, la menace extérieure qui plane dans les forêts qui peut blesser ou violenter les femmes à tout moment sans être montré. C’est un choix. Je pense qu’en dix ans les choses ont changé. Les rapports aux médias ont changé. Aujourd’hui, je pense que la conscience de la parole, de la présentation et de l’effet cinéma, les gens savent bien ce qu’il faut dire ou ne pas dire. Je ne crois pas qu’ils l’auraient dit de manière aussi évidente, je n’ai pas envie de reprendre les interviews d’une autre époque. Et alors, on parle des hommes qui sont les agresseurs. Les autres, c’est une grande absence. C’est vrai qu’une des séquences de fin du film est très explicite là-dessus. Puisque le docteur fait une assemblée populaire où il y a des hommes qui viennent. D’ailleurs il espère que les hommes viendront. C’est la question : où sont les hommes? Dans les communautés, votre responsabilité, vous ne l’assumez pas. Vos mères, vos sœurs, vos filles, elles sont violées et vous restez à observer. La passivité de l’appareil judiciaire, de la police, de l’État. Et ça ne suffit pas, il essaie de remobiliser cette tranche de la société congolaise qui est un peu dans le fatalisme. Je pense que c’est une guerre contre l’impuissance, le fatalisme et la résiliation. Maintenant il y a des collectifs de femmes qui osent affronter les autorités. En disant des choses aussi fortes que « on va faire la grève du lit ». Une autre plus radicale « on va nous-mêmes rattraper les violeurs et leur couper le sexe, les émasculer avant de les livrer à la police ». Voilà, la radicalisation vient des femmes, mais je trouve que c’est quelque chose d’extrêmement intéressant. Parce que cette société est en train d’évoluer par celles qui en sont les forces motrices de l’économie quotidienne des familles. On le voit aussi dans le film. Ces femmes portent des poids invraisemblables.

C. BRAECKMAN: C’est le machisme de cette société du Kivu. Il ne faut pas non plus qu’on croit que le Kivu était un paradis pour les femmes avant la guerre. Ce n’est pas vrai. Ce sont elles qui cultivent, mais ce sont aussi elles qui portent les charges, qui font les enfants, qui s’occupent du ménage. Combien d’images qu’on voit où les femmes portent plus que leur propre poids avec l’homme qui est derrière et qui a les mains dans les poches? Ça, c’est les images du Kivu. Donc il faut que les hommes aussi réparent cette injustice du sort de la femme. Et le docteur a choisi la gynécologie et l’obstétrique, c’était bien avant la guerre. C’est parce qu’il voyait arriver dans son hôpital des femmes qui accouchaient trop tôt, qui étaient mariées trop jeunes, enceintes trop jeunes, et qui enceintes portaient des charges beaucoup trop lourdes. Et donc elles devaient avoir des césariennes parce qu’elles étaient démolies. Elles n’étaient pas démolies par la guerre, mais par le mode de vie, par l’exploitation des hommes, par le machisme. La guerre est évidemment le facteur aggravant, mais il y a un problème interne dans le rapport homme-femme au Kivu et qui aujourd’hui est en train de changer. Les femmes se rendent compte de l’injustice, de cette horreur qu’est la guerre, elles revendiquent leurs droits, mais ce ne sont pas seulement des droits par rapport aux guerriers et à la justice, ce sont des droits par rapport aux hommes avec qui elles vivent. Cela va plus loin et dans le film on a une réunion où une femme dit « maintenant nous savons que nous avons droit à l’héritage ». « Nous refusons les arrangements à l’amiable ». C’est aussi une preuve du machisme. Avant une fille était violée, le violeur donnait une chèvre aux parents et les parents disaient « ok, pour nous c’est bon. On a reçu une chèvre. L’honneur est sauf ». Ou bien on mariait la fille à son violeur et l’affaire était réglée. Tout ça ce sont des choses inacceptables qui n’ont rien à voir avec la guerre. C’est la société du Kivu qui est aussi en train de changer avec la dénonciation et la mobilisation.

T. MICHEL: Un des titres du film aurait pu être « Résilience », parce que c’est vraiment ce chemin que le film suit. Un chemin d’initiation. Où les femmes vont passer par une épreuve terrible, celles qui le vivent évidemment dans leur corps, mais toutes les communautés de femmes vont vivre cette épreuve, cette violence qui va s’exercer sur elle, puisque le viol est une arme de guerre. A partir de cette épreuve, elles vont faire un travail de reconstruction, non seulement physique, mais justement psychologique, et s’organiser collectivement et donc on est à ce moment-là dans le phénomène de la résilience. On sort finalement plus fort. Où l’épreuve a fortifié les gens et où de ce qu’elles étaient des femmes soumises, des victimes de par la guerre et le viol et aujourd’hui elles deviennent des insoumises. Donc des femmes qui prennent leur sort en mains, qui s’organisent collectivement, qui revendiquent un changement fondamental. C’est le travail de l’histoire. Et c’est vrai que les sociétés se fortifient souvent avec les conflits. C’est intéressant de le montrer dans le film. Et peut-être que le Congo a une indépendance qui a été donnée comme ça, à la va-vite, pour essayer justement d’éviter qu’il y ait une maturation. Mais des pays, comme le Viêt-Nam ou d’autres, qui se battent pour leur indépendance, ont évidemment après acquis une force morale beaucoup plus forte que des pays qui finalement ont une indépendance factice. En fait, ils n’étaient pas sortis de la colonisation. Je pense que le Kivu a une avancée définitive de mentalité.

FM: Comment êtes-vous arrivé chez le gynécologue Denis Mukwege?

T. MICHEL: Il y avait deux choses. Colette est arrivée avant moi, parce qu’elle a fait un livre et elle le connaissait bien. En fait, le film est un peu la suite du livre. Et moi j’avais cette intuition, après avoir fait pendant 24 ans des films au Congo sur différentes thématiques - économique, judiciaire, sur les grands hommes comme Mobutu ou comme l’actuel gouverneur du Katanga, les fleuves, la géographie, les traditions, les mythes, etc. – là tout d’un coup surgissait une personnalité hors du commun au Congo, qui était la fierté des Congolais par son courage, son intégrité, son engagement, empathique avec les plus opprimés, en l’occurrence ces femmes violées. Une belle image, non seulement du Congo, mais de l’Afrique aussi. Un docteur noir venu d’un milieu pauvre dans son enfance, qui a réussi à se bâtir lui-même son destin. D’un point de vue de scénario c’était extraordinaire. J’ai pris contact et Colette et moi avons décidé de travailler ensemble sur deux films concurrents. Colette avait une excellente connaissance du Kivu, moi j’ai de très bonnes connaissances du Congo, mais j’avais moins de bases du Kivu. C’est une province que je n’avais jamais filmée. Faire une équipe à deux, c’est beaucoup plus fort, parce qu’on savait qu’on allait aussi affronter des obstacles. Par rapport aux autorités, le tournage s’est bien passé. Deux qui connaissent bien le terrain, qui ont des réseaux, qui connaissent la mentalité du Congo, savent comment réagir et comment éviter les pièges.

C. BRAECKMAN: Une fois on voulait nous empêcher de tourner dans un camp de réfugiés Hutu. Mais Thierry et moi ont dit « On veut nous empêcher d’accéder, mais ils ne savent pas très bien à qui ils ont à faire ». Parce qu’on était obstinés, on est retourné trois fois. On a téléphoné partout jusqu’à ce qu’on ait les autorisations. On a rigolé, en se disant « ils ne se rendent pas compte. » Si on veut quelque chose, on va l’avoir.

FM: Comment les traditions au Congo jouent un rôle dans le viol des femmes ?

T. MICHEL: Le viol c’est le fait de toutes les guerres, depuis la nuit des temps. Et si on prend plus récemment, Berlin a subi les viols de l’armée soviétique de manière invraisemblable. Puis le Kosovo et d’autres régions. Mais il y a viol et viol. Ici, le viol avec destruction de la voie génitale de la femme – perforation – tous les moyens utilisés, même des produits qui vont détruire, c’est quand même une chose qui n’a pas été courante dans l’histoire. Mais alors, dire que c’est lié aux traditions, je ne suis pas sûr. Il est vrai qu’il y a une certaine tradition dans le fétisjisme, encore de la guerre. Ce n’était pas très répandu. Des jeunes filles qui étaient supposées donner une puissance à l’homme parce que le sang de la vierge est bénéfique pour que l’homme puisse réussir dans sa vie, dans ses affaires. Mais aujourd’hui, par exemple le viol des enfants qui est plutôt d’essence fétisjiste ou animiste – une perversion d’animisme – c’est assez nouveau. Tout le monde a été surpris par ce qui se passait et ça je pense que c’est une dégénérescence liée à l’impunité. On a banalisé le viol au Congo parce qu’il y a eu impunité pendant trop d’années. Il n’y a plus de garde-fous. En plus on a des gens totalement déstructurés parce que les enfants soldats qui ont été enrôlés dans ces groupes rebelles ont été initiés à cette violence terroriste. Aujourd’hui, ils sont devenus des adultes qui ont une enfance brisée. Comme le dit très bien le docteur, ils sont à la fois les auteurs des faits, mais aussi des victimes collatérales. En plus, on les a réinsérés souvent dans des structures militaires existantes, c’était une des règles pour rétablir la paix, de réconcilier tout le monde et de réinsérer les enfants dans l’armée ou la police. Mais sans faire le moindre travail psychologique, il y a un trauma quand même. Ils ont été pervertis par cette violence qui est en eux. Il faut soigner ça. Et ça n’a pas été fait. Donc les comportements qu’ils avaient appris dans la sauvagerie de la guerre continuent aujourd’hui, même s’ils sont retournés à la vie civile. Comme ils n’ont pas été rééduqués, ils continuent des pratiques inadmissibles.

C. BRAECKMAN: Ces violences n’appartiennent pas du tout à la tradition. L’autre fois, quand les combattants Maï-Maï… on est dans les années ’60, se lançaient dans les rébellions contre le pouvoir central, il y avait des règles. Pendant la période qui précédait le combat et pendant le combat, les Maï-Maï ne pouvaient pas avoir de relations sexuelles. C’était interdit par les fétisjeurs qui leur mettaient des gri-gri, qui les aspergeaient d’eau, d’où le nom Maï-Maï. Ils ne pouvaient pas voler et ne pouvaient pas toucher une femme avant et pendant. Sinon ils allaient perdre la bataille. Donc ça veut dire que ce viol n’est pas dans la tradition. La tradition était contre le viol. Maintenant on n’est pas dans une espèce de barbarie du passé qui resurgit, on est dans un phénomène nouveau, moderne, qui est tiré des expériences du monde des guerres modernes. C’est autre chose.

FM: La demande vient d’une scène dans le film. Une femme dit quand on voit la poitrine d’une vierge, on devient riche.

C. BRAECKMAN: Ce sont des superstitions qui sont dues à l’ignorance. Le manque d’éducation, l’ignorance, une espèce de sauvagerie qui est due à la guerre, à ces deux décennies de guerre et de violence. Ces gens sont nés du viol, ils n’ont pas été à l’école, ils sont dans la sauvagerie. Ils nourrissent des croyances, des superstitions. Par exemple, mettre une corde, qui a servi à tuer quelqu’un, autour des reins donne de la chance. Violer une petite fille de 4 ans vous donnera plus de puissance sexuelle, une protection contre le sida ou la chance de trouver une mine d’or. C’est n’importe quoi. Il y a beaucoup de sectes qui apparaissent, qui s’implantent et c’est sur un terreau de manque d’éducation, de pauvreté, de barbarie qui se développe à cause de la guerre.

FM: Toutes les superstitions viennent des fétisjeurs ?

T. MICHEL: De l’animisme. Je suis moins radical que Colette sur la question des Maï-Maï. Parce que c’est vrai que ça continue. Il y a 10 ans encore, quand j’ai filmé au Manima, c’est vrai que les Maï-Maï avaient cet interdit de sexualité avant et pendant le combat. Mais quel déchaînement après. Je vois que déjà à l’indépendance il y a eu énormément de viols. Et même pendant les pillages de ’91, il y a eu beaucoup de viols. Le problème c’est qu’en ’91 on n’en a quasi pas parlé. Il y avait comme un modus vivendi. Je connais la famille d’une Suédoise qui s’est suicidée, elle avait été violée par je crois 7 soldats. Mais on en a parlait peu. Mais le docteur a fait que ça devienne une vraie question, non seulement du Congo, mais qu’il y ait demain comme il y a aujourd’hui des législations internationales sur l’usage des gaz toxiques p.ex., qu’on reconnaisse que le viol est une arme de guerre. Et que ce n’est plus un crime individuel de droit commun.

FM: Il y a deux choses remarquables dans le titre du film. Vous avez choisi le mot « réparer ». A mon avis, plutôt un terme technique. Quand on regarde le film, on voit le docteur qui fait aussi un travail remarquable sur le plan mental. Il fait revivre les femmes. Deuxième chose : Hippocrate serait furieux comme sous-titre.

C. BRAECKMAN: Au moment d’écrire le livre, je trouvais que le mot « réparer » est technique, mais il s’applique bien à toute l’action du docteur. Une réparation physique, recoudre avec aiguille et fil. Et c’est aussi réparer sur le plan psychologique. On dit la réparation psychologique, la réparation économique, juridique. Donc le mot « réparer » a beaucoup choqué les Congolais à l’époque, mais on dit réparer c’est insultant. Une femme n’est pas une machine. Et je dis non, justement, elle a été attaquée comme un moteur, une machine qu’on a cassée et que lui a essayé de remettre en fonction sur tous les plans. Et finalement ce mot « L’homme qui répare les femmes » est devenu le nom du docteur au Congo, c’est entré dans le langage commun. C’est comme ça que les Congolais l’appellent. Et donc ça nous a paru logique de garder ce titre.

T. MICHEL: Je voulais qu’il y ait cette dimension…. Réparer c’est actif, puisqu’il faut redonner vie physique et mentale. Le but du médecin, c’est soigner les maladies… Je voulais interpeller l’acte médical. On aurait pu mettre les larmes d’Hippocrate, mais ça va au-delà des larmes. C’est vraiment une colère nécessaire. Mais maintenant il faut aller au-delà de la colère. On espère que ce film – et je pense qu’il pourra – que l’action du docteur plus le livre, plus le film aujourd’hui, créent une campagne de sensibilisation qui va déboucher sur des décisions, que demain ne sera plus comme hier au Congo.

FM: Le choix de la musique est remarquable. On entend des femmes qui chantent, ce n’est pas traduit. On ne sait pas de quoi il s’agit. Il y a aussi deux chansons de Bach

T. MICHEL: Il y a trois formes de musique. Musique de scène, c’est les femmes, leur chant. A chaque fois qu’elles se rassemblent, elles trouvent cette énergie par le chant. Et même les jeunes filles qui sont dans un état de désespoir total. Ils vont les faire chanter à un moment donné. Retrouver cette énergie fondatrice et importante. Ça c’est la force de l’Afrique. Il y a cette capacité de générer une force collective par le chant. Dans les musiques ajoutées, j’ai joué sur trois registres. Il y a d’ailleurs trois compositeurs, Bach, j’ai été cherché dans La Passion selon St. Mathieu et La Passion selon St. Jean, c’est lyrique. On reste dans le registre vocal. Alors, j’avais deux compositeurs, un occidental belge de Mons et un compositeur des Pays-Bas qui est Congolais, méconnu mais qu’on a découvert par hasard en voyant des archives. On a vu qu’avant la remise d’un prix en Suède il avait chanté une chanson très émouvante. J’ai donc pris contact avec lui et on l’a fait écrire pour le film. Il a une voix exceptionnelle, très émouvante, il est du Kivu. Et il a fait un chant d’hommage au docteur et il travaille aussi avec des chœurs. Lui était dans le registre piano-guitare, les chœurs et sa voix. Et il donne cette profondeur africaine. Il était méconnu, il est professeur dans une académie en Suède. Et alors, la musique belge, une musique de film qui donne puissance aux paysages.

FM: Et les percussions ?

T. MICHEL: Ça c’est Michel, c’est belge. Donc c’était un équilibre difficile, on jouait sur trois registres. C’est vrai qu’on a beaucoup vu et revu le film pour trouver l’équilibre. Le coup de force, l’esthétique, c’était d’aller chercher Bach. J’attendais ça depuis 40 ans. Quand j’ai fait la 1ère année de mes études de cinéma, j’ai fait un montage où j’utilisais la même musique. Un montage sur des gens en perdition, socialement déclassés. Et j’avais utilisé La Passion selon St. Mathieu. Et j’attendais depuis lors… Cette musique est universelle. Croire que les Africains ne sont pas sensibles à Bach? C’est tout à fait faux. Ils sont hypersensibles à Bach.

C. BRAECKMAN: Tu as maintenant le spectacle « Coup fatal » qui est passé au KVS. Justement c’est un chanteur congolais qui chante merveilleusement des airs baroques avec une musique congolaise, des tambours, des instruments. Dans le « Coup fatal », il y a ce mariage qui est très réussi entre le chant baroque, la voix merveilleuse et les instruments congolais. C’est la preuve que c’est possible et le film en est vraiment une autre démonstration. Ce mariage entre les rythmes congolais et le baroque est surprenant, mais ça marche.

T. MICHEL: Comme on était dans le thème dans le film de la passion et de la résurrection, je trouvais que là on pouvait se permettre. De plus, le docteur est un religieux, il est pasteur. Dans les films il faut oser faire des contrepoids. A l’inverse, un film qui m’a marqué quand j’étais jeune, j’avais 17 ans, c’est ‘If…’ de Lindsay Anderson. Il avait fait un film sur la révolte dans les collèges anglais et qu’est-ce qu’il avait mis comme musique : les chœurs religieux. Extraordinaire.

C. BRAECKMAN: Il y a des gens qui ont critiqué la musique baroque. La réponse que je trouvais évidente c’est de dire « cette musique baroque n’appartient pas uniquement à une région du monde. Elle est universelle ». Cela montre l’universalité de la souffrance, de la résistance, de la musique, la beauté des paysages qui touche tout le monde. La plupart des gens sont enthousiastes, mais il y a des critiques de puristes. « Un film africain ça doit être de la musique africaine…. ». Ce n’est pas vrai. Si on a une idée de valeur universelle, il faut casser ces barrières.

T. MICHEL: C’est du piano ici, il ne faut surtout pas tomber dans le stéréotype codé, il faut mettre de la musique africaine. D’ailleurs, ces musiques africaines qu’on met souvent dans les films, ils ne sont pas nécessairement des musiques qui font aujourd’hui partie de la culture des Congolais. Eux ils écoutent aussi les grands chanteurs du monde. Ils sont ouverts à la culture universelle aujourd’hui. C’est très important parce que la musique contribue à l’émotion et à la réflexion. La bande son d’un film est pour moi aussi importante que la bande image. Je pense même que souvent c’est la bande son – les paroles qui sont dites, les ambiances, les silences, simplement la texture sonore ou la musique – qui crée l’émotion plus que l’image. On le voit bien dans les grands films, les films américains, on est très attentif à ces bandes son. Ce n’est pas parce qu’on fait des documentaires qu’on fait du sous-cinéma. Il y a aussi une dramaturgie. Au contraire, on a encore plus besoin de dramaturgie en documentaire qu’en fiction. Parce qu’en fiction, la dramaturgie s’impose presque d’elle-même. On dit toujours qu’un documentaire ne peut pas dépasser 52 minutes car au-delà le spectateur se lasse parce qu’il n’y a pas de trame narrative. Non, mais il y a une dramaturgie. Dans ce film il y a une dramaturgie, il se termine sur la révolte des femmes, la prise du pouvoir populaire dans cette assemblée. Et puis le discours au Parlement européen. Je dis toujours à mes étudiants « il y a 3 choses que vous devez absolument savoir. Un cinéaste c’est un dramaturge et c’est un poète. » Il y a des films qui ne sont que dramaturges, il y a des films qui ne sont que poétiques. Et puis il y a des films qui peuvent juguler sur une équipe des deux. Je pense qu’il y a des moments de grande poésie dans le film sur le docteur. Qu’on n’attend pas au départ parce qu’on se dit on va voir un film sur des femmes violées, on n’attend pas qu’il y aura des envolées poétiques. Et la 3ème chose que je dis toujours à mes étudiants : « ayez confiance en vous-mêmes ». C’est peut-être la chose la plus difficile.

FM: La scène au tribunal. Est-ce qu’elle a été orchestrée ? Pas par le metteur en scène, mais par les autorités.

T. MICHEL: Un peu oui. Parce qu’il y avait eu un procès juste avant. 34 dossiers de personnes avaient été établis par les Nations-Unis. A la grande surprise de tout le monde, 34 présumés violeurs devaient être condamnés et il n’y en a eu que 2 qui ont été condamnés. Alors que plus d’une vingtaine avaient été condamnés pour vol et pillage. Mais pas pour viol. Cela avait soulevé un tollé, même aux Nations-Unies. Maintenant, c’est sur des cas qui ne sont pas des grands crimes collectifs, c’est des cas individuels de viol. Peu importe si c’est collectif ou pas, il faut que la justice fasse son travail. Mais enfin on n’a pas pris les grands acteurs de viol importants collectifs comme arme de guerre. De toute façon, un tribunal c’est un théâtre. Mais tout est théâtre. Je pense que le cinéaste filme le théâtre du monde, chacun joue son rôle devant une caméra. A nous d’aller voir dans la coulisse ce qui n’est pas dit ou à essayer de décoder ce théâtre par le scanner que représente une caméra. Je pense que la manière dont on a filmé et monté la scène donne des clés assez suffisantes pour comprendre ce qu’est un procès, ce qu’est une parodie, l’impuissance aussi de tout le monde. Et plus grave malheureusement, l’inconscience des peuples qui sont condamnés. Ils s’en foutent complètement. Et ils se disent qu’ils ne font jamais des années de prison. Et que les indemnités qu’ils vont devoir verser aux victimes ne seront jamais versées. Quelque part, même ce procès montre l’impuissance et l’absence de vraie justice. Mais ce n’était pas la fin du film. La fin du film c’est un débat. Ma fille me l’a encore posée. Pourquoi n’as-tu pas terminé avec le discours du docteur au Parlement européen pour le prix Sacharov? J’ai dit non. Je voulais aller au-delà du purement politique.

C. BRAECKMAN: Redonner le rêve au docteur. Revenir au Congo dans son milieu, c’est là qu’il a commencé, c’est là qu’il voudrait finir. Il a commencé à marcher dans ces collines, c’est là qu’il revient en disant « ici on pourrait vivre en paix dans ce pays magnifique. » On veut terminer sur le rêve et sur l’espoir plus que sur la colère.

T. MICHEL: C’est quelque chose d’intemporel et d’universel aussi. Les hommes passent, les régimes passent, mais un fleuve, les montagnes, un pays, ça traverse les millénaires. On est petit à côté de ça. Le docteur est petit dans ce grandiose paysage. Et comme c’est un homme qui a énormément d’humilité…. Les trois hommes doivent vivre en paix. C’est une image de réconciliation. Après avoir été dans la colère au Parlement… Je pense qu’il peut être un homme de la réconciliation.

FM: Dans la scène avec les jeunes filles dans la classe, elles sont filmées de dos.

T. MICHEL: Pour ne pas les identifier. C’était un désir du docteur. Mais je trouve que cela n’affaiblit pas la séquence, c’est même plus fort. Malgré le fait qu’on n’a pas les expressions des visages. Ça prouve la force du son. Si on enlève le son, qu’on n’a pas les sanglots, qu’on n’a pas les hésitations ou la rage et la colère… tout passe là. Sur les gens qu’on ne connaîtra pas. C’est toujours un collectif, toujours dans l’idée du chœur antique. Je sais que les femmes critiquent le fait qu’on n’ait pas plus personnalisé… dans le chœur antique aussi… on a personnalisé le docteur, bien sûr. Mais au-delà, c’était des collectifs et je ne vois pas pourquoi le documentaire ne traiterait pas du collectif.

C. BRAECKMAN: Il y a des gens qui ont une technique de prendre une seule personne et de la suivre jusqu’au bout. Ça c’est une approche. Vous pouvez découvrir un pays en suivant un seul sentier qui traverse tout le pays. Vous pouvez aussi passer d’un paysage à l’autre et découvrir l’unité dans la diversité des situations et des paysages. Nous on a choisi cette approche-là qui est plus une fresque qu’une approche individualiste. Il y a plusieurs voies d’accès.

T. MICHEL: D’ailleurs le docteur – et c’était un souhait de sa part - … on ne voit pas ses enfants, on ne voit pas sa femme. Par souci de discrétion. Ils sont menacés. On a quand même tué dans la maison devant ses enfants. On a tué un de ses plus proches, un ami de 25 ans. Donc il veut les protéger, je le respecte totalement.

C. BRAECKMAN: C’est un homme pudique qui tenait à mettre l’accent sur son combat, sur les valeurs pour lesquelles il se bat, sur la gravité de la situation. C’est un homme de culture protestante aussi ; dans l’est de l’Afrique on ne se dévoile pas. Ce n’est pas la même chose qu’en Afrique centrale ou en Afrique de l’ouest. Dans la culture, on ne se dévoile pas, on ne raconte pas sa vie. Au Rwanda par exemple et dans l’est du Congo, on n’entre pas dans les maisons des gens, on ne va pas filmer dans la cuisine et dans la chambre à coucher. Culturellement cela ne se fait pas. Et donc le docteur ne le fait pas non plus parce qu’il est en accord avec la culture de son pays, de sa famille. Une espèce de réserve. On ne dit pas tout à tout le monde. Et je trouve que nous devons certainement respecter ça. Parce que l’essentiel est ailleurs. L’essentiel c’est son message, c’est son action. Il estime que sa vie privée ne regarde personne, c’est son droit. Nous le respectons à fond.

T. MICHEL: Ce qui était bien c’est qu’il a parlé de ses origines, d’où il vient, pourquoi il est ce qu’il est aujourd’hui. Son père était pasteur, il allait voir les malades, il voyait son père donner les sacrements aux malades. Il disait « toi tu t’occupes du spirituel, moi je veux aussi soigner les gens que je vois souffrir. » Il a eu sa vocation de médecin. Sa mère était une femme forte. Elle était analphabète, mais voulait que ses enfants fassent des études universitaires et rêvait que son fils devienne chirurgien. Dans le film on voit les blouses blanches comme des anges. Cette famille qui a structuré le fait qu’aujourd’hui il puisse assumer tout ce qu’il fait avec courage et conviction. Surtout dans une société où il y a une forme de décomposition familiale. En deux minutes on a compris qu’il y a des liens très forts. Heureusement qu’on s’est battus pour cette séquence.

C. BRAECKMAN: Pour nous, cela paraissait essentiel. Au montage, on voulait couper mais nous avons dit que c’était essentiel, on doit la garder, parce que ce sont les racines.

Interview Brussel – 10 april 2015 (een vertaalde, wat ingekorte versie ervan kan je vinden in de printversie van Filmmagie mei-juni)

Geschreven door ELODIE GILLEBERT & FREDDY SARTOR